Charpente de la flèche de Notre-Dame : où va aller cette poutre originaire de la forêt de Guérigny ?

Par Christian Dumolard (Membre Eminent de l'association Restaurons Notre-Dame)


Suite à l'incendie catastrophique de la charpente et de la flèche de Notre-Dame de Paris la filière française du bois et des forêts propose ses plus beaux chênes pour que Notre-Dame retrouve sa couverture. Dans la forêt de Guérigny, près de Nevers, "huit colosses (de chêne) sont sélectionnés" nous explique Pascal Jacob, Président-fondateur de l'association Restaurons Notre-Dame (rND).


Crédits photographiques : l'agence AFP, la Médiathèque de l'architecture et du patrimoine, Association Restaurons Notre-Dame


L'équipe en charge de la restauration, sous l'autorité de l'ACMH M. Philippe Villeneuve, peut s'appuyer notamment sur des documents du constructeur de la flèche au XIXe siècle, l'entrepreneur en charpente M. Auguste Bellu secondé de son gâcheur le charpentier "Angevin, l'enfant du Génie" du compagnonnage du Devoir de Liberté. Ce gâcheur a dressé les plans, pris les mesures, fait tailler les bois et assembler la flèche à blanc.


Alors, quelle place prendra cette poutre de chêne, coupée durant l'hiver 2021 en forêt de Guérigny, dans la structure de la flèche ? Fera-t-elle partie du "tabouret", cette base pyramidale en bois qui constitue le départ de la flèche, appuyé sur les quatre piliers de maçonnerie formant les angles de la croisée des transepts ? Ce tabouret est formé d'un ensemble complexe de poutres emboitées, aboutées, posées à l'horizontal, mais également en oblique et verticalement. Quelle complexité ! Seul un charpentier aguerri peut comprendre ces emboitements.


A gauche se voit l'angle sud-ouest du départ de la flèche. A droite l'axe vertical est le poinçon central de la flèche. Il monte du dessus de la croisée d'ogives des transepts jusqu'au sommet de la flèche. Pour atteindre une telle hauteur le poinçon central est constitué de plusieurs sections de chêne assemblées les unes aux autres.


Notre poutre de chêne de Guérigny, à droite sur la première photo en-tête de l'article, servira-t-elle d'élément du poinçon central, d'un arbalétrier latéral montant en oblique ou d'une partie de l'enrayure horizontale, placée à un mètre au dessus des voûtes ?


Sans doute en ce début d'année 2022 personne ne peut le dire. Les chênes, dûment sélectionnés, devront encore sécher avant leur taille définitive en atelier. Puis, au vu de l'ensemble des bois collectés suite aux dons des forestiers privés et des domaines publics, ils seront sélectionnés pour telle ou telle partie de la flèche, le tabouret ou l'aiguille, seule partie visible au dessus des toitures.


Au montage de la flèche certaines poutres nécessitent une longueur et une épaisseur que ne peuvent avoir les arbres. Les charpentiers utilisent alors des techniques sophistiquées d'assemblage, tel le "trait de Jupiter" qui permettent d'abouter deux poutres entre elles, sans perte marquée de résistance mécanique à la traction. La photo ci-dessous montre un trait de Jupiter, en forme de foudre ou de zig-zag, avant l'incendie évidemment.


Et vous, au vu des plans de l'époque, de 1843 à 1859 où différents projets et dessins virent le jour, où emploieriez-vous cette poutre de Guérigny ? Dans ce jeu et pour vous aider voici des plans dessinés par l'architecte Viollet-le-duc à quelques années d'intervalle. A gauche un plan de janvier 1843, à droite un plan aquarellé d'octobre 1857. Les travaux de la flèche n'avaient pas commencé.



Enfin, la flèche finie, en 1859 pour sa structure en bois, et en 1860 pour sa couverture en plomb, Viollet-le-duc publie dans son "Dictionnaire de l'architecture raisonnée", au tome V en 1861, page 459, le plan réellement exécuté, modifié par rapport à son dernier projet de fin 1857.


Enfin, terminons en comparant ces dessins à la maquette d'Auguste Bellu, le maître-charpentier, exposée au Trocadéro au "musée de l'Architecture et du patrimoine" et que son gâcheur Georges, "Angevin l'enfant du Génie", réalisa après en avoir côté les plans et taillé les bois. L'entreprise fut une telle prouesse qu'une plaque compagnonnique commémorative fut scellée au pied du poinçon de la flèche par les charpentiers du Devoir de Liberté, cachée aux regards profanes dans le silence et l'obscurité de cette charpente.



Sans savoir actuellement où notre poutre de la forêt de Guérigny trouvera sa juste place, soyons sûr que les membres de l'équipe chargée de la reconstruction à l'identique la lui trouveront.


Cette seconde flèche néo-gothique du XXIe siècle, copiant fidèlement celle du XIXe siècle, répondra en écho à celle d'origine, du XIIIe siècle, telle qu'une enluminure du XVe siècle, les "Trés riches heures du duc de Berry" au château de Chantilly, nous la montre.



Par Christian Dumolard (Membre Eminent de l'association Restaurons Notre-Dame)


Crédits photographiques : l'agence AFP, la Médiathèque de l'architecture et du patrimoine, le musée du château de Chantilly.

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