top of page

Notre-Dame de Paris : le tabouret ou la souche de la flèche de Viollet-le-duc


Photo Christian Dumolard ©


Depuis le 15 avril 2023 le tabouret de la flèche est de nouveau en place grace aux groupement LE BRAS FRERES, ASSELIN, CRUARD CHARPENTE ET CONSTRUCTIONS BOIS et MDB. Ce tabouret est appelé "souche" dans le "Journal des travaux" de la restauration menée par Viollet-le-duc de 1844 à 1865.

La restauration se fait à l'identique. Son montage à blanc se fait à Bryé, en Lorraine, pour s'assurer de l'exactitude des coupes de bois et de leur assemblage.


 

Par Christian DUMOLARD, Membre éminent de l'association Restaurons Notre-Dame, diplômé de Sciences-Po Grenoble et spécialiste en recherche sur les cathédrales gothiques, charpenterie, compagnonnage. Sciences Po, Sociologie Université Grenoble

 

Le montage à blanc en trois dimensions de la souche à Briey aux Etablissements Le Bras Frères, en Lorraine, le 16 mars 2023

Montage à blanc en trois dimensions de la souche à Briey, en Lorraine, le 16 mars 2023.


Montage à blanc à Brye. Aux quatre extrémités les piliers de chêne s'appuieront sur les encorbellements de pierre situés en haut des quatre piliers de pierre, à la croisée des transepts.


Avril 2023 : La souche arrive à Paris !

Un mois plus tard la souche arrive démontée par bateau sur la Seine, comme les matériaux à l'époque médiévale. Elle est assemblée à sa place définitive par les charpentiers, grace à la compétence des gâcheurs et la force d'une grue.


Au 4e anniversaire de l'incendie, le 15 avril 2023, la nouvelle souche est installée à Notre-Dame. Difficile de reconnaître sous les poutres montantes obliques les arcs diagonaux en pierre et la clé de voûte nouvellement posés, de couleur blanche, comme les bâches avoisinantes.


Mais comment était la souche en 1859 ?

Faisons le tour de celle-ci. Après la vue de l'angle nord-ouest, mise en photo en tête de cet article, passons à l'angle nord-est.

Nous retrouvons à l'identique les mêmes poutres obliques ainsi que l'empilement de trois poutres horizontales, boulonnées entre elles, constituant le "sol" de la flèche. En réalité, elles ont une légère flêche vers le haut, en leur jonction au centre. Elles sont le plan horizontal, nommé "enrayure zéro", posé à un mètre au dessus des voûtes de la croisée des transepts, sans les toucher, évidemment. Sous ces poutres, appelées "fermes diagonales" dans le "Journal des travaux" de Viollet-le-duc, d'autres poutres, prenant appui sur les quatre angles des transepts, les épaulent par dessous.


Notre-Dame de Paris, flèche. Angle nord-est du tabouret de la flèche. Cliquer sur la photo pour une vue en haute définition. Photo © Christian Dumolard


Sur la partie gauche de la photo deux poutres portent des grosses lettres, noires et rouges. Chacune est ainsi nommée et permet au maître levageur, celui qui fait le montage depuis le sol et l'assemblage de ce gigantesque puzzle, de reconnaître chaque élément de la souche et de procéder à l'assemblage, selon un ordre qui ne souffre aucune erreur. Imaginez toute une équipe de charpentiers, debout sur un échafaudage, attraper telle poutre qui oscille au bout d'un palan, la faire rejoindre sa bonne place, en gardant la bonne inclinaison pour sa mise en place définitive ... Il n'y a à cette époque ni moteur, ni lumière électrique. De quoi faire froid dans le dos, sachant que certaines pièces de bois ont quinze mètres de long et d'autres pèsent quatre tonnes, comme c'est le cas aujourd'hui pour la reconstruction à l'identique.


Poursuivons notre visite vers l'angle sud-est, d'où est parti l'incendie du 15 avril 2019.

Notre-Dame de Paris, flèche. Angle sud-est de la souche. Photo © Christian Dumolard


La même structure de poutres se retrouve, symétriquement aux trois autres angles de la croisée des transepts. L'énorme ferme diagonale, aux trois poutres empilées les unes sur les autres, est supportée par dessous et sur ses flancs pour l'affermir et éviter son gauchissement. Sur la photo de la souche nouvellement replacée ces trois poutres accolées se distinguent nettement. Remontez plus haut sur cette page pour revoir les photos de l'installation du 15 avril 2023 et du premier montage à blanc du 16 mars 2023 à Bryé. Sachez que ce montage à blanc est également réalisé en 1858 par le gâcheur Pierre-Joseph Georges, dit Henri Georges, compagnon charpentier du Devoir de Liberté, au nom compagnonnique "d'Angevin, enfant du Génie", alors âgé de 41 ans. Cet homme travaille alors dans les ateliers d'Auguste Bellu à Paris. Cette grosse entreprise de charpenterie est réputée, tant dans le domaine de la réalisation de charpente que dans le domaine des échafaudages, ceux-ci étant remarqués pour leur robustesse et leur légèreté, constituant un vrai tour de force. Ce n'est pas sans raison que ces deux activités sont liées, comme encore aujourd'hui parmi les entreprises qui participent à la restauration.


Lisons des extraits du "Journal des travaux" de Viollet-le-duc, tenu par son gendre et inspecteur Maurice Ouradou et l'inspecteur Jacob :
  • 4 mai 1858 : On dégarnit la remise de la voûte du transept pour la souche de la flèche.

  • 19 juillet 1858 : On a commencé la découverture du comble au dessus de la souche de la flèche.

  • 28 juillet 1858 : On continue de découvrir le comble au dessus de l'assouchement de la flèche et à monter la charpente du beffroi de la tour du nord.

  • On démolit la voûte centrale du transept au dessous de la flèche et l'on commence à enlever la volige pour la découverture du comble.

  • 6 août 1858 : Découverture de la charpente à l'intersection des deux combles.

A cette date les travaux emploient 146 ouvriers dont une majorité travaillent la pierre, comme les tailleurs et les scieurs alors que les charpentiers sont au nombre de 27.


Le 14 août 1858 Edmond Duthoit, âgé de 21 ans, croque Viollet-le-duc regardant vers l'abside. Lorsque l'architecte est à Amiens pour la restauration de la cathédrale de cette ville il loge chez Aimé Duthoit, dessinateur et sculpteur, père d'Edmont.


Edmond Duthoit (1837-1889), « galerie au-dessus du triforium (chevet de Notre-Dame) » Paris, 14 août 1858. Mine de plomb et encre sur papier ; H. 23,8 cm, L. 36,5 cm. Amiens, Musée de Picardie, © Musée de Picardie


  • 18 août 1858 : On a démoli deux triangles de la voûte haute de la croisée au dessous de la flèche et l'on continue la dépose de la charpente formant l'ancienne souche."

Comprenons que les travaux commencent par le démontage des restes de charpente de l'ancienne flèche, bien visibles sur les photos de cette époque montrant, vues de l'extérieur, la croisée des transepts. Ils se poursuivent ensuite par le démontage de la structure en pierre de la croisée, ses arcs diagonaux et sa clé de voute, afin de permettre l'accès au chantier par l'intérieur et le levage des éléments au moyen de treuils, poulies, palans et sapines.

La restauration actuelle a commencé dans l'autre sens, en reconstruisant les arcs diagonaux en pierre et sa clé de voûte, pour pouvoir poser ensuite la souche, ou tabouret. En effet, aujourd'hui, les matériaux arrivent par dessus, à l'aide de la grue, imposant cet ordre. Ceci montre, incidemment, que ces structures de pierre et de bois sont indépendantes l'une de l'autre.

  • 1er septembre 1858 : On a posé le plancher provisoire au dessous de la voûte centrale pour la construction de la flèche et l'on commence à monter les premières pièces de l'échafaudage ... On continue à monter les (queux ?) de l'échafaudage au dessus de la voûte centrale pour la construction de la flèche.

  • 28 septembre 1858 : On a démoli le dernier triangle de la voûte centrale et on commence à déposer les fermes diagonales de l'ancienne souche de la flèche.

  • 30 septembre 1858 : On a monté complètement l'échafaudage de la flèche ainsi que le plancher haut qui le surmonte. On pose les planchers intermédiaires."


Notre-Dame de Paris, flèche. Echafaudage de l'entrepreneur en charpente Auguste Bellu. L'appui se fait sur le point bas des quatre noues, à la jonction des différents pans de la toiture.

Photo de la fin des travaux, été 1859. ©MAP


L’échafaudage revêt une forme carré, légèrement pyramidale. Les montants sont inclinés vers le centre de cinq degrés. Cette pente assure une forte stabilité. Remarquez les poutres de contreventement. La légèreté de l'échafaudage est remarquable. Bellu réemploie sa technique mise en oeuvre en 1853 pour la nouvelle flèche de la Sainte-Chapelle de Paris, érigée également par son gâcheur Georges alors âgé de 36 ans.

  • 13 octobre 1858 : On a démoli complètement la charpente de l'ancienne souche de la flèche et l'on commence à déposer les claveaux des arcs diagonaux de la voûte centrale.

  • 12 février 1859 : On commence à monter les pièces de charpente de la flèche et l'on place les poteaux montants tangents au pan coupé formant l'angle de chaque pilier au dessus de la retombée des arcs diagonaux.

  • 19 février 1859 : On poursuit les travaux de montage des premières pièces de charpente de la flèche. On a posé les grandes pièces diagonales faisant partie de la première enrayure.

  • 25 février 1859 : On continue le montage de la première enrayure de la charpente de la flèche."

Trois mois plus tard, le 16 mai 1859, la flèche dans sa partie bois est terminée et le drapeau tricolore amené à son sommet, rappel républicain obligatoire à cette époque.


Deux accidents mortels concluent cette édification, par chute. La première fait suite à une imprudence festive évitable, le lendemain de la pose du drapeau.

La deuxième chute se passe le " 28 juin 1859 Aujourd'hui lundi à 4h1/2 le charpentier Blin chef d'équipe qui a conduit et mené à fin le montage et le levage de la flèche s'est laissé tomber de la 1ere enrayure de la charpente sur le plancher au dessous (l'enrayure zéro) et a été tué sur le coup."

Cette enrayure zéro est celle que nous voyons sur les photos du chantier actuel, en début d'article. Notons l'heure du drame, vers le milieu de l'après-midi. Tous les accidents mortels lors de la restauration de Viollet-le-duc ont lieu à ce moment. Les journées commencent tôt et à cette heure avancée la fatigue est là, la vigilance s'estompe ...


Continuons notre tour de la souche et arrivons à l'angle sud-ouest.

Notre-Dame de Paris, flèche. Angle sud ouest. Vue complète du pied d'ancrage d'une extrémité de l'enrayure zéro. Photo © Christian Dumolard


Retrouvez sur la photo ces trois poutres horizontales empilées, formant ici la partie sud-ouest de l'enrayure zéro, à ne pas confondre avec les poutres horizontales au premier et second plan qui sont les entraits des deux dernières fermes avant la croisée des transepts. Cet assemblage est tout simplement magnifique.


Mais comment ne pas se perdre dans ce dédale de morceaux de bois ? En effet, le tabouret, selon l'appellation d'aujourd'hui pour la partie inférieure de la souche, est constitué de 110 pièces de bois pesant 80 tonnes et se développe sur un plan pseudo rectangulaire, trapèze irrégulier de 15 mètres sur 13.


Le relevé précis sur le terrain et l'usage d'une maquette sont des étapes nécessaires. Le gâcheur Georges fait un relevé précis de la croisée des transepts et note son aspect totalement irrégulier. Les découpes de bois devront en tenir compte. Aucun des quatres côtés de la croisée n'égale son voisin. La souche doit absorber ces irrégularités pour que la flèche apparaisse comme un octogone régulier, ce qu'elle n'était pas réellement.


Notre-Dame de Paris, flèche, plan de la croisée des transepts, trapèze irrégulier, dressé par le gâcheur Georges vers 1856 ou 1857. © Médiathèque de la Photographie et du Patrimoine, (anciennement Médiathèque de l'Architecture et du Patrimoine)


Une fois les cotes déterminées et les plans de coupe de bois dressés, une maquette réduite est assemblée.


Dans la restauration d'aujourd'hui une maquette au 1/10e a été réalisé afin d'aider à la taille des fermes de la nef. A l'époque de Viollet-le-duc l'entrepreneur en charpente, le maître-charpentier Auguste Bellu, a réalisé six maquettes pour reconstruire les trois flèches néogothiques, au XIXe.


Trois flèches ? Oui, le XIXe reconstruit les trois flèches détruites par démontage à la suite de la période révolutionnaire, car elles incarnaient le symbole monarchique et religieux. En outre elles étaient très dégradées par le temps. La première fut réalisée en 1853 pour la Sainte-Chapelle de Paris, sous la direction de l'architecte Lassus. La seconde date de 1857 à la cathédrale Sainte-Croix d'Orléans sous la direction des architectes Boeswillwald et Fournier-Jeune. Cette flèche d'Orléans est la soeur aînée de celle de Notre-Dame de Paris. La troisième est celle de Notre-Dame, assemblée l'année suivante, en 1858. Viollet-le-duc, reprenant l'idée des restes de la souche encore en place, imposera des modifications par rapport à sa soeur aînée.


Pour faire ces restaurations deux maquettes par flèche sont réalisées. En réalité le gâcheur Pierre-Joseph Georges, compagnon charpentier "Angevin, l'enfant du Génie" affilié au "Devoir de Liberté", les réalise, quoiqu'elles soient inventoriées sous le nom du propriétaire de l'entreprise. Aujourd'hui, au printemps 2023, cette maquette de la flèche de Notre-Dame est visible à la "Cité de l'architecture et du patrimoine" au Trocadéro, parmi les statues des apôtres qui trônaient sur les contrefiches de la flèche, habillées de leur couleur vert-de-gris, caractéristique de l'oxydation des plaques de cuivre dont elles sont constituées.


Notre-Dame, flèche. Maquette de Georges réalisée pour l'édification de celle-ci,

vers 1857 ou 1858.


La deuxième maquette, identique à la précédente, amène à se demander en quoi elle était utile, ou plutôt à qui. S'il est sûr que le gâcheur en avait une, l'autre était sans doute pour l'architecte. A qui d'autre aurait-elle pu servir ? Quelques légères différences peuvent être observées, notamment dans l'assise sur les haut de murs.


Notre-Dame de Paris, flèche. 2e maquette de Georges, hall d'entrée de la Médiathèque de la Photographie et du Patrimoine. Echelle 1/50. Photo © Bernard Brangé 2022


Ces éléments, maquettes, flèche de la cathédrale Sainte-Croix d'Orléans, aînée de celle de Notre-Dame, ont pu aider l'actuelle maîtrise d'oeuvre et les entreprises en charge de la reconstruction. N'oublions pas le témoignage direct apporté peut-être aussi par les trois compagnons charpentiers qui ont réalisé une maquette en noyer de la flèche de Notre-Dame en 1969-70, à titre de chef-d'oeuvre pour leur réception, nécessitant quatre mille heures d'études et de travail. Ils ont fait les relevés, observé les emboitements des pièces de bois entre elles, comprenant ainsi complètement la dynamique de cet ouvrage colossal.

Ainsi la mémoire du gâcheur Georges est restée et le travail se poursuit.

Notre-Dame, flèche réalisée au 1/20e par les compagnons charpentiers "Limousin la Patience", "Angevin la Persévérance", "Landais la Fermeté", © Association ouvrière des Compagnons du Devoir et du Tour de France, 1970


Une question reste en suspens. Comment ont été choisi les bois qui ont permis à Bellu et Georges de réaliser leurs trois flèches ?

Les médias ont abondemment rapportés aujourd'hui la sélection des chênes dans différentes forêts de France, leur coupe, leur acheminement par convoi exceptionnel, leur stockage pour séchage.


Bellu n'a pas bénéficié de ces circonstances particulières. Ses fournisseurs de bois habituels pouvaient-ils alimenter ses chantiers en bois si exigeants dans leur caractéristique; longueur, diamètre, absence de défaut ? Sans doute pas.

Fait exceptionnel, Bellu a remporté les appels d'offres des trois chantiers de restauration des flèches néogothiques du milieu du XIXe siècle. Son appartenance à la loge maçonnique "Le point parfait" où se trouvaient des architectes a-t-elle aidé ? A-t-il pensé à anticiper de quelques années son besoin en bois spécifique, s'est-il mis en quête de chênes sur pied, aptes à répondre aux critères aussi sévères que ceux d'aujourd'hui ? A ce jour les documents manquent pour répondre, ce qui aurait permis de connaître les temps de séchage après coupe des chênes, donc d'appréhender les retraits lors des assemblages etc...

Notre-Dame de Paris, flèche. Plaque compagnonnique commémorative de l'achèvement des travaux et mémoire du gâcheur Georges, des Compagnons Charpentiers du Devoir de Liberté, scellée au pied du pignon central de la flèche, à l'enrayure zéro.



Nous suivrons tous maintenant l'avancement du montage de la flèche, le tabouret ayant étant posé le 15 avril 2023, au 4e anniversaire de l'incendie destructeur.


Par Christian DUMOLARD,

1 Comment


de daniel guyonvarch architecte Agréé 37-2°. J'ai le projet d'une maquette de taille similaire à celle des compagnons d'Anglet, soit env 1,50x0,90m. Pour le moment je termine un atelier spécialement dédié à cette réalisation.

Je manque de renseignements sur l'édifice et notamment des plans ayant servi à la restauration par Eugène Viollet le Duc.

N'ayant rien de mieux je m'en tiens aux croquis de l'Encyclopédie Médiévale. C'est dire si la vingtaine de pages de votre envoi d'aujourd'hui m'est d'un rare appui.

Je projette de "monter" sur Paris pour glaner à la source ce qui me manque.

J'en profite pour vous rappeler mes remarques sur la maquette, remarquable au demeurant, des Compagnons d'Anglet, reprise par ceux de la maison mère de…

Like
bottom of page